Fake news et désinformation : éduquer plutôt que réguler, oui mais comment ?
Article mis en ligne le 13 mai 2020

par Michel Simonis

La pandémie de Coronavirus est propice à la prolifération de fake news.
Il y a du boulot pour les enseignants, les éducateurs (dès qu’ils pourront vraiment réagir).
Face aux messages complotistes que j’ai reçu, j’ai décidé d’aller voir de plus près de quoi il retourne.
En passant par la RTBF, une émission hebdomadaire sur les Fake news, et le site FAKY.BE, j’arrive sur le site de Media animation pour retrouver les analyses d’Yves Collard. Et puis ceci, un Event-LAB du Conseil supérieur de l’Education aux Médias (22 Mars 2019, Bruxelles)
M.S.

"Entre “le” cours d’éducation aux médias idéal et la réalité du terrain, un écart peut exister... Des questions vives qui s’invitent sans prévenir, un temps limité pour travailler des problématiques complexes... Quelle pédagogie privilégier ? Comment répondre à ce qui émerge sur le terrain scolaire ?"

Fake news et désinformation : éduquer plutôt que réguler, oui mais comment ?
Event-LAB
22 Mars 2019, Bruxelles
Extraits

L’intervention pédagogique ou comment aborder la désinformation avec mon groupe ?

Avec Catherine Soudon (CSEM), Martin Culot (Média Animation asbl), Mathieu Pierloot (Conseil de l’Enseignement des Communes et Provinces), Aurore Lepretre (CSEM)

L’éducation aux médias dans la lutte contre les fake news rencontre de nombreuses difficultés pour son intégration dans le champ scolaire, notamment liées au manque de temps, à sa dimension transversale aux disciplines, à l’évolution rapide des pratiques médiatiques, aux craintes d’ enseignants, au clivage potentiel entre la famille et l’école, à la distinction étroite et délicate entre ce qui est fait et ce qui est opinion. Dès lors il est proposé de commencer le plus tôt possible et de favoriser des méthodes critiques plutôt que des outils. Il est également encouragé de renforcer la formation des enseignants au niveau de la pensée complexe, de la mise en œuvre d’objectifs concrets et évaluables, de l’épistémologie des savoirs ainsi que de favoriser la curiosité, l’ouverture au monde (pour ne pas être dans le particularisme) et d’aborder tous les médias. Il est relevé que ces propositions éducatives stratégiques devraient dès lors s’accompagner d’un changement fondamental au niveau des principes et méthodes de l’évaluation scolaire. Enfin, les conditions à la bonne mise en œuvre de ces propositions nécessiteraient du temps, des outils concrets pour la mise en œuvre de méthodes, de redonner confiance aux enseignants, mais aussi aux jeunes par rapport aux « autorités »et d’éviter de considérer l’éducation aux médias comme une réponse à tout problème.

« Quel type d’éducateur aux médias et aux fake news êtes-vous ? »

Séance plénière et clôture•

Yves Collard présente un modèle en cinq approches critiques de l’information élaboré par les formateurs de l’asbl Média Animation [1] et qui permet notamment de déterminer dans quelle posture d’éducation critique aux médias chacun se trouve car chacun possède sa propre vision de l’esprit critique.Ces cinq approches sont en intersection les unes avec les autres.

1.La posture empirique

Cette posture travaille la question de la vérité et de véracité de l’information. Le média est questionné dans son aptitude à rapporter le réel. Les sources sont-elles valides ? Le média est-il fiable ? On questionne également le respect de la déontologie. On analysera les faits en recoupant l’information (fact-checking), en objectivant la qualité de la source de l’information.La posture empirique présente plusieurs avantages et inconvénients. Tout d’abord, le rapport au Vrai est une posture concrète. Cependant, certains sujets sont très difficiles à fact-checker. Ensuite l’effet sera limité sur les personnes convaincues d’une opinion (post-vérité). Enfin, la méthodologie du vrai et du faux est compliquée : n’y a-t-il pas de zone grise entre les deux ? Quel est le risque d’une vision binaire des faits ?

2.La posture déconstructiviste

Via cette posture, on s’intéresse au réel reconstruit à travers le média. On évacue la notion de Vérité au profit de l’analyse de la construction du média. C’est le travail sur les 6 dimensions de l’éducation aux médias [2]. Via cette posture on étudie tous les médias dans toutes leurs composantes communicationnelles, de manière concrète.L’avantage de cette posture déconstructiviste est qu’elle est possible sur tous les médias. Toutefois la limite réside dans le fait que cela introduit un certain relativisme et une dépolitisation.

3.La posture idéologique

Cette posture considère que les médias sont tous imbriqués dans un système beaucoup plus large(système politique, de lutte sociale, culturel...).Il s’agit de démontrer comment les macrostructures (financement, conflit d’intérêt et lien avec le politique) empêchent les journalistes d’être totalement indépendants dans leur profession. Dans cette perspective le journaliste peut être vu comme un propagandiste. L’inconvénient est que cette posture suppose souvent une position politique et une opinion sur ce que devraient être les médias et la société en général. Par ailleurs, cette posture permet peu d’analyse de contenu et de réflexion sur la réception.

4.La posture cognitiviste

Avec la posture cognitiviste, on s’intéresse davantage à l’individu : comment chaque individu va réceptionner un média. Via cette posture, on évalue la capacité d’un individu à évaluer comme fiable un document qui ne va pas dans le sens de ses croyances (réflexions sur ses usages)et inversement. On s’intéresse davantage au phénomène de réception, en mobilisant les biais cognitifs, plutôt qu’à l’industrie médiatique en elle-même. L’objectif étant que « l’éduqué aux médias » serait alors capable de décoder un média, de construire un message, tout en ayant conscience de ses propres a priori. Cette démarche présente une approche individualisante qui suppose un travail de décentration intéressant, mais difficile.

5.La posture communautaire

Cette posture propose de s’intéresser aux logiques de partage de l’actualité sur les réseaux sociaux. Quelles informations vont mobiliser les individus et à qui les partagent-ils ? A partir de quel moment allons-nous commencer à faire circuler une info via les réseaux sociaux ? A qui allons-nous partager cette information ? Au grand public ? Seulement à certains amis ? Et surtout : quel commentaire allons-nous donner à cette information pour qu’elle circule ? Autrement dit : comment un média va-t-il construire, renforcer une communauté, en l’occurrence sur les réseaux sociaux, une communauté dite virtuelle.
L’avantage de cette posture est qu’elle se détache de la perspective cognitiviste très individualisante et qu’elle s’adapte bien à la logique de réseaux sociaux et de partage en ligne. On s’intéresse davantage aux actualités fédératrices qu’à une critique systématique des médias. On travaille sur les éléments qui sont partagés, qui font communauté, cela permet aux jeunes de mieux se connaitre via ces activités de partage.

La synthèse des différents ateliers

a ensuite été présentée par Anne-Claire Orban (Média Animation) à partir de la facilitation graphique réalisée par Ariane Riveroset a conclu les travaux de cette journée.

Synthèse des points d’attention présents dans ce rapport
  • Favoriser une approche éducative sur la problématique des fakenews plutôt que législative.
  • Engager davantage les journalistes dans l’éducation aux médias
  • Toucher autant les publics âgés que les jeunes par l’éducation aux médias et à l’information
  • Rendre les travaux de recherche plus connus et visibles, notamment auprès des éducateurs aux médias.
  • Développer davantage les liens entre chercheurs et praticiens de l’éducation aux médias
  • Proposer à la recherche de travailler sur les stratégies éducatives possibles face à la problématique des fake news et de la désinformation.
  • Favoriser des situations éducatives qui permettent de rendre les jeunes acteurs et créatifs face aux théories du complot notamment par une réappropriation du politique et de l’effet sur le réel qu’induisent les théories du complot.
  • Développer des processus d’apprentissage qui mèneront les élèves à mettre fin au relativisme, à comprendre que toutes les opinions ne se valent pas.
  • Encourager l’éducateur aux médias à prendre une posture normative : à expliciter son positionnement et réfléchisse à son action éducative, sur ce qu’il fait et ne fait pas et les raisons qui y sont liées.
  • Favoriser les initiatives des politiques publiques qui permettent de traiter une question, un thème, en profondeur.
  • Encourager les pérennisation des actions et les inscrire dans tout un processus d’apprentissage, donc l’éducation aux médias ferait partie.
  • Donner des moyens et du temps au secteur éducatif pour leur permettre d’aller au bout de leurs projets.
  • Augmenter la visibilité de l’éducation aux médias dans les contenus mainstream.
  • Inviter les médias à proposer des processus de fact-checking ou de transparence médiatique plus explicites.
  • Réduire la crise de confiance en proposant une autre stratégie d’éducation aux médias aux médias traditionnels qui cible davantage l’information que la désinformation : moins faire savoir ce qui est faux, que ce qui est vrai.
  • Favoriser des outils de fact-checking aux formats transparents, ceux proposant un partage de la méthode/du processus plutôt que ceux labélisant et qualifiant uniquement les contenus et ressources.
  • Développer une mise en œuvre plus attractive, voir ludique, de ces activités éducatives de fact-checking.
  • Décrypter les fake news dans leur globalité en intégrant aussi leur transversalité (re-post, share, ...) et pas uniquement leur contenu et les intentions de l’auteur.
  • Encourager les pérennisation des actions et les inscrire dans tout un processus d’apprentissage, donc l’éducation aux médias ferait partie.
  • Donner des moyens et du temps au secteur éducatif pour leur permettre d’aller au bout de leurs projets.
  • Augmenter la visibilité de l’éducation aux médias dans les contenus mainstream.
  • Inviter les médias à proposer des processus de fact-checking ou de transparence médiatique plus explicites.
  • Réduire la crise de confiance en proposant une autre stratégie d’éducation aux médias aux médias traditionnels qui cible davantage l’information que la désinformation : moins faire savoir ce qui est faux, que ce qui est vrai.
  • Favoriser des outils de fact-checking aux formats transparents, ceux proposant un partage de la méthode/du processus plutôt que ceux labélisant et qualifiant uniquement les contenus et ressources.
  • Développer une mise en œuvre plus attractive, voir ludique, de ces activités éducatives de fact-checking.
  • Décrypter les fake news dans leur globalité en intégrant aussi leur transversalité (re-post, share, ...) et pas uniquement leur contenu et les intentions de l’auteur.
  • Encourager la participation active des jeunes, notamment via la création médiatique afin de déconstruire le processus de l’information.
  • Encourager une méta réflexion de la part de l’éducateur aux médias et un certain cadrage de cette activité de création médiatique, passant notamment par la pédagogie par l’erreur.
  • Intégrer le décryptage du contexte, des intention, de tout l’environnement médiatique au processus de création médiatique.
  • Encourager les partenariats éducatifs avec les professionnels des médias, notamment les partenariats médias-écoles pour fournir des interlocuteurs aux jeunes sur leurs questions envers les médias.
  • Renforcer la formation des enseignants aux questions d’éducation aux médias. vRenforcer la place réservée à l’éducation aux médias dans les écoles par des moyens (humains et financiers), des outils, de l’accompagnement et du suivi des enseignants.
  • Intégrer l’éducation aux médias le plus tôt possible dans le parcours scolaire.
  • Renforcer la formation des enseignants au niveau de la pensée complexe, de la mise en œuvre d’objectifs concrets et évaluables, de l’épistémologie des savoirs ainsi que de favoriser la curiosité, l’ouverture au monde (pour ne pas être dans le particularisme) et encourager le fait d’aborder tous les médias. Tout en leur redonnant confiance.
  • Éviter de considérer l’éducation aux médias comme une réponse à tous les maux.
Description de la méthodologie des ateliers

Un atelier durait d’une heure 15 (matin) à une heure 30 (après-midi).
Il était organisé comme suit : Un facilitateur introduisait l’atelier et ses objectifs. Il veillait au bon déroulement de la méthodologie et donnait la parole aux uns et autres pour favoriser un climat d’écoute et de coopération.

Plusieurs intervenants présentaient chacun une initiative/expérience/situation relative à la thématique de l’atelier. Ils veillaient à être concis et ouverts à la discussion et au retour critique.

Les participants ont été invités à choisir un rôle spécifique à adopter pour le débat :
•Le spontané dressait un premier constat de la situation à partir de son vécu, il partage une première réaction.
•Le convaincu pointait les qualités, les points forts de la situation, inspirés par les initiatives proposées.
•Le dubitatif interrogeait les limites, les points faibles de la situation, également à partir des initiatives proposées.
•Le propagateur décelait les conditions/l’environnement nécessaires à la dissémination, à la pérennité, à la reproduction de l’initiative présentée.
•L’alternatif apportait une nuance, une piste ou idée complémentaire au débat : « Et si… »

Impliqués dans une écoute active de chaque intervenant, les participants ont partagé ensuite leurs points de vue et ont collaboré activement au diagnostic de l’éducation aux médias par rapport à la thématique de leur atelier. Si quelqu’un ne souhaitait ne pas participer de façon active, il ne prenait pas de rôle à l’entrée.

Le gardien du temps a eu un œil sur sa montre en veillant au timing proposé pour l’atelier. Il a eu l’indispensable tâche d’informer ses pairs sur le temps qui passe.

Le rapporteur, lui, prenait note des principaux éléments de débats. Il a restitué et a fait valider sa synthèse par le groupe en clôture d’atelier.

Contexte et suivi

Cet event Lab fut organisé dans le cadre du projet « Belgian Better Internet Consortium » (www.b-bico.be), financé par l’Union Européenne, et qui vise à rassembler les acteurs et les initiatives belges pour un Meilleur Internet. Deux autres labs seront organisés d’ici mai 2020 et aboutiront à un ensemble de recommandations pour un Meilleur Internet à l’attention des décideurs politiques, des chercheurs, des médias, de l’industrie, de la société civile dans son ensemble, etc.

Point de contact : Anne-Claire Orban –ac.orban chez media-animation.be

http://educationauxmedias.eu/sites/default/files/files/EventLab_FakeNews_rapport.pdf