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A propos de « Mirocollage » :
15. Vous avez dit « pillage » ?
Lettre à une amie
Article mis en ligne le 1996
dernière modification le 28 juin 2008

par Michel Simonis
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Ma chère Huguette,

Impossible de ne pas te parler de ce qui s’est vécu dans nos ateliers « arts plastiques » et partager avec toi nos réflexions à ce propos.

C’était clair : il ne fallait plus instituer le pillage comme cela s’est fait parfois. Nous avons nuancé les consignes, établissant, comme le font Odette et Michel Neumayer, la négociation comme moyen d’obtenir quelque chose de la production d’un autre. Cette consigne n’incitait plus à aller prendre chez quelqu’un d’autre un morceau de ce qu’il avait réalisé, à démonter sa construction, comme cela s’est vu... Il n’était pas question d’ajouter une couleur ou un graffiti à ce qu’un autre avait fait, encore moins de raturer son dessin ou son texte.

Pourtant, ne pas instituer est une chose, interdire en est une autre.
Nous ne voulions pas interdire.
Que faire quand cela arrive ? quand le pillage se produit comme une soudaine impulsion, naïve ou agressive ? C’est ce qu’évoque Maryanne dans Mirocollage.

L’un s’amuse à faire des taches de couleur sur le travail, jugé trop sombre, d’un participant ; une autre, emportée soudain, découpe la production de sa voisine... Drame, comme tu l’imagines. C’eût été grave de ne pas s’en apercevoir, de faire mine de rien, ou de laisser se régler l’affaire entre les deux protagonistes. Quand tout le monde se sent concerné dans le groupe, cela permet l’expression des émotions et une théorisation des enjeux.
Nous savions que ces questions fondamentales étaient présentes en germe dans toute démarche en Arts plastiques, où il y a production de traces et réalisations collectives : des questions de pouvoir, de violence, d’identité, de propriété, des questions socio-politiques mêmes sont en jeu. Tels conflits sont-ils stériles ou productifs ? Si, en outre, les thèmes abordés sont « chauds », l’engagement affectif peut tourner à l’orage. De telles démarches permettent que se jouent ces questions et que s’appréhendent ces enjeux.

Par exemple, la question des traces. Raturer, déchirer ou effacer la trace de quelqu’un d’autre, c’est faire disparaître quelque chose qui peut avoir pour lui beaucoup d’importance et de signification. Les productions artistiques en arts plastiques peuvent être vécues comme prolongement du moi, trace matérielle et tangible d’un savoir-faire ou d’un savoir être. Attenter à une production plastique peut être vécu comme une atteinte au moi. Il y va du respect de l’identité de l’autre.

Dans notre culture, la création est le plus souvent attachée à un produit. On a même des musées (et des banques) pour stocker les productions des artistes. Cette trace de l’acte de créer va être plus ou moins investie selon les personnes.
- Si pour l’un, toucher à sa trace sera toucher à son être, pour un autre, ce sera toucher à ce qu’il a produit, donc à ce qui lui appartient, à ce qu’il possède.
- A l’autre extrême, il y a le potier qui casse ses pots quand ils sont achevés, parce que la seule chose importante pour lui est l’acte intense de la création. Il y a les moines tibétains qui dispersent au vent leurs mandalas de sable.

Quand des enfants règlent leurs comptes à travers leurs productions, dans une démarche Arts plastiques ou écriture, c’est un progrès par rapport au fait de se taper dessus. Ils sont déjà dans une certaine mesure passé à un niveau symbolique. Le passage à l’acte est ritualisé, formalisé, donc mis à distance. Mais quand des adultes règlent leurs comptes par productions interposées, il s’agit de passages à l’acte régressifs... qu’il convient de « symboliser », de transmuer par la parole ou le passage à l’écrit. Si nous permettons à chacun de mettre des mots sur ce qu’il vit et ressent, et encore mieux de les écrire, on va déclencher une prise de conscience de ce qui s’est joué dans l’événement, dans la démarche. Ce qui était négatif (la frustration, la colère, la pulsion à piller, à détruire...) peut ainsi prendre un sens positif (un lâcher-prise, la découverte des objets ou des croyances auxquels on était farouchement attaché, la prise en compte de sentiments, des jeux de pouvoirs, des enjeux sociaux ou politiques dans le groupe, etc...).

Enfin, certains - plus stylés - n’iront pas piller les réalisations plastiques, mais se permettront de raturer les textes des autres (comme font encore les profs avec les travaux de leurs élèves...). Alors, le saut vers le symbolique sera peut-être de passer à la parole : engueulades, disputes, discussions, débats, plaidoiries contradictoires... valent mieux que ratures et censures.

Mais je pense à Edward De Bono, qui décrit si bien un niveau encore supérieur de résolution des conflits : au delà de la discussion ou de la négociation polaire, si chère à nos esprits occidentaux (et dans laquelle les points de vue s’affrontent), il y a la construction d’une solution neuve à partir des points de vue de chacun (page 60 et suivantes de son livre « Conflits, vers la médiation constructive » traduit en français chez InterEditions, 1988).

Tu vois, c’est comme différents niveaux successifs de distanciation. Et je me dis que tout l’art de l’animation serait d’amener chaque groupe d’élèves ou d’adultes à une prise de conscience à partir de là où il se trouve.

Note aussi au passage que les ateliers d’Arts plastiques ont des enjeux trop importants pour qu’ils se placent en début de session. Ils se programment après deux ou trois jours de travail en commun. Comme le dit Maryanne, quand les personnes ont vécu quelque chose ensemble, elles se respectent davantage et les cas de pillage sont moins fréquents qu’au début, quand chacun est encore un étranger pour les autres.

Voilà. Tu constates qu’il y a un foisonnement de problématiques à saisir, à mettre en oeuvre, à théoriser, autour de la trace, du conflit, de la violence, du respect de l’autre... et à mettre au coeur de nouvelles démarches à construire !

Tu vois, chère Huguette, qu’on ne s’embête pas dans nos classes, dans nos animations (et dans nos publications !), quand nous prenons le temps de réfléchir ensemble sur ce que nous faisons, à nos pratiques...

Je t’embrasse bien fort,
Michel

P.S. ma chère Huguette, si tu veux relire ma lettre, attends d’avoir, toi, vécu, réalisé ou animé un atelier Ecriture et Arts plastiques, comme « Mirocollage » ou « la tulipe ». Je gage qu’elle en prendra un tout autre relief...


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