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Pas perdus, chemins trouvés
Article mis en ligne le 1996
dernière modification le 1er septembre 2013

par Michel Simonis
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« Penser, c’est chercher des clairières dans une forêt »
(Jules Renard, « Journal »)

« Lynley tourna dans Belsize Avenue et consulta brièvement dans sa tête le »Londres de A à Z« pour tracer un chemin qui le mènerait à Portman Street en évitant les embouteillages. » (S. E. George, « Mémoire infidèle »)

Il m’est arrivé un jour de devoir aller d’Andenne à Hamoir, et de choisir, sur la carte Michelin, un itinéraire au plus court, nouveau et inconnu : je connais bien la région mais tous mes trajets se font en rayonnant au départ de Huy. Je n’emprunte donc quasi jamais des transversales. C’est comme si un habitant de Paris doit un jour prendre le train ou la voiture pour aller de Bretagne en Savoie : vous imaginez la galère !

Bref, me voilà parti sur une route inconnue. Je traverse un ou deux villages et me trouve tout à coup à un carrefour que je crois reconnaître, mais que je vois sous un angle inhabituel. Sûr que je suis déjà passé par ici, mais pour aller où ? Je ne sais toujours pas où je suis, mais je sais que je suis déjà passé par là... Je continue et, au village suivant, je vois sur ma droite une route indiquée Ouffet. Tiens ! ça serait bien la route qui aboutit à un embranchement que je connais bien, avec une petite chapelle, sur la gauche, et dont je me demandais souvent où elle conduisait... J’imagine. Voilà donc que ce bout de route inconnu crée dans mon esprit l’image d’un autre bout, familier : un fil (conducteur) se crée dans ma tête, un lien entre un point inconnu et un point connu, et du sens, tout à coup, émerge. C’est comme si je construisais mentalement la carte d’un trajet entre ces deux points. Je dois inventer ce trajet.

Ainsi, de carrefour en carrefour, de point déjà clair en point qui s’éclaire, se construit un réseau qui lève le brouillard dans lequel je voyageais. Des filins de clarté relient des morceaux de paysages qui étaient disparates, et qui maintenant s’emboîtent les uns dans les autres. Une trame apparaît qui tisse ensemble différentes parties jusque là isolées. La cohérence crée du sens.

Mais je n’en suis qu’aux images, aux hypothèses. Il me faudra repasser par là, circuler dans différentes directions autour de ce territoire, pour vérifier, être sûr, ancrer, avant que cela ne devienne une connaissance acquise, installée dans mes connexions mentales.

Chercher son chemin en conduisant dans une ville mal connue offre la même expérience, quand tout d’un coup s’accrochent ensemble tel et tel quartiers qui étaient jusqu’alors seulement juxtaposés dans la mémoire. Et voilà que ces liens rendent brusquement possible un itinéraire pas trop chaotique qui permet d’aller d’un point à un autre. Ce n’est pas encore vraiment fluide. Il faudra refaire plusieurs fois ce trajet pour qu’il inscrive sa trace et s’imprime dans l’esprit.

L’enfant qui apprend à lire en est là aussi. Imaginer ce qu’il y a comme lien entre des signes reconnus, supposer du sens, avant de vérifier si cela prend du sens. Mais le mathématicien ou le philosophe qui construisent des modèles, et l’étudiant qui prépare un examen font la même chose.

L’ethnologue, quand il est sur le site de « Lucie », repère au premier coup d’oeil où il y a probablement un os (non, je veux dire un vrai, des ossements quoi !), là où le botaniste ne verrait que des cailloux. Celui-ci, par contre, saura à coup sûr qu’il va y trouver telle plante, associée peut-être à tel animal... Ils ne font rien d’autres, chacun, que des liens dans leur tête, mais l’un et l’autre font des liens différents, selon ce qu’on appelle leur « expertise » propre.

L’un connaît les chemins pour voyager dans une jungle de signes qui parait inextricable à l’autre – en terme plus scientifiques, l’un a structuré un réseau de connexions entre neurones, qui ont formé, dans un domaine particulier, un tissu - une toile - sur laquelle son esprit peut circuler à grande vitesse parce que les trajets sont larges, stables et bien tracés (bien myélinisés) et les connexions synaptiques bien rodées. Dans un autre domaine, non maîtrisé, le réseau des neurones et des synapses est vague, fragile, instable, les circuits ne sont pas installés, et à chaque nouvelle approche, la pensée doit recréer son chemin dans le réseau, incertain quand à son issue. Ceci permet d’imaginer les efforts et le stress cérébral d’un enfant confronté à un apprentissage dans un domaine qui lui est trop étranger, où il se sent perdu. D’autant plus que, comme dans un réseau de rues à sens unique, il ne peut rebrousser chemin, l’influx nerveux ne circulant dans les circuits cérébraux que dans un seul sens.)

Souvent, ces savoirs sont encapsulés, chaque spécialiste étant enclos dans sa propre science. Plus la science progresse, plus il est difficile de créer des ponts, de faire des liens pour garder une compréhension globale des évènements et de la vie. Il y a pourtant quelques génies intégrateurs, comme Gregory Bateson, Ilya Prigogine ou Isabelle Stengers qui ont gardé le talent de survoler différents champs et de transporter le sens de l’un dans l’autre, créant de nouveaux champs plus vastes, apportant un niveau supérieur de compréhension.

Nouri est en 5ème primaire la tête plongée dans son ordi. Il surfe à la recherche d’une info pour son travail sur la calligraphie arabe. Il tombe sur une petite anthologie de poésie arabe publiée en 1999 et découvre qu’il y a eu une présence musulmane non seulement en Espagne, mais aussi en Sicile. Il pose la question à son instituteur, qui tombe des nues.

Que va faire Nouri ?
Que va faire l’instituteur ?
Couper court et aider Nouri à se recentrer sur son travail ?
Chercher avec lui ce qu’ils peuvent trouver sur la poésie arabe en Sicile ?
Répercuter la question sur toute la classe ? Aldo a entendu la question de Nouri et se montre curieux, car son oncle sicilien ne lui a jamais parlé des arabes de Sicile...
Mettrait-on en branle un groupe de travail sur la question ?

Et voilà la machine mise en route.
Une machine à créer de la confusion...
Ou une machine à créer du savoir ?
S’il est fait appel à l’activité intelligente des élèves, des îlots de connaissance vont pouvoir irradier et faire reculer le brouillard et l’obscurité, comme pour mon voyage dans le Condroz hutois.
Et le prodigieux outil de l’hypertexte va pouvoir y aider...
A condition que l’instituteur – ou le professeur - soit à même d’y mettre des balises, des gardes fous, d’y allumer des points de repères...

Même s’il ne connaît pas le sujet, il peut baliser, comme Jacotot, le maître « ignorant » : je ne suis jamais allé dans ce pays, mais je sais comment voyager. "Je ne vais pas t’y conduire, ni te guider, mais je t’y accompagne, et te ferai part de mes propres points de repères, de ce que j’ai acquis comme règles de conduite, quelque soit le pays dans lequel je suis. Ainsi je pourrai te remettre sur le chemin. Cela ne vous rappelle-t-il pas une histoire de cheval perdu, racontée par Milton Erickson (voir Pratiques d’éducation nouvelle n° 2) ?

En secondaire, comme à l’Université, les matières sont juxtaposées, et les professeurs, quand ils sont très spécialisés, ne sont pas toujours capables de jeter des ponts vers les autres cours, les autres domaines du savoir.
L’étudiant se trouve devant un puzzle, et c’est le plus souvent seul qu’il devra construire sa synthèse.

Les adultes ne savent plus. Les profs non plus. Ce qu’ils « professent » risque d’être rapidement obsolète. Leur savoir va perdre en crédibilité, et leur pouvoir va s’effriter.

Les profs qui vont rester crédibles aux yeux des futurs générations d’élèves, ce ne sera plus tellement ceux qui savent, mais ceux qui seront à même de guider sur le chemin du savoir, ceux qui se mettront en recherche avec eux : « Je ne sais pas, mais on va chercher ensemble ». Et qui pourront créer des liens, mettre des balises et « faire du sens ».

Créer des liens : non pas ceux qu’il ont eux-mêmes étudiés ou construits à l’école, car beaucoup de ces liens-là risquent de tomber en désuétude. Il leur faudra faire des choix, faire le deuil de choses auxquelles ils ont cru. Il faudra souvent créer de nouveaux liens, tisser de nouveaux fils, basés sur leur expérience de la vie, en tant qu’homme et femme qui vivent leur vie d’humains et se montrent vivants, pas seulement des « pontes » ou des pontifs, intangibles et imparables.

Le fait qu’ils puissent passer en revue ce qu’ils savaient à la lumière de ce qu’ils découvrent,
et vice-versa, comprendre ce qu’ils découvrent à la lumière de ce qu’ils savaient, comme sur ma route condruzienne, fera d’eux les nouveaux partenaires d’éducation. Des professionnels créatifs.
Ils ne seront plus tellement ceux qui décrètent la vérité : « c’est comme ça et pas autrement » ou « c’est comme ça parce que c’est comme ça ! » ou « ce que tu as écrit est faux » (sous entendu, « je le décrète »). Non, plutôt, ils mettront les idées de leurs élèves à l’épreuve, et bien sûr, les leurs aussi, par la même occasion. Ce qui ne veut même pas dire apportent des preuves, car comme le dit ce beau jeu de mot (en anglais) de Gregory Bateson : « Science probes, it does not prove. » (la science sonde, elle ne prouve pas)

Michel Simonis

Annexe.

Petit exercice pratique

(extrait de « Qu’est ce que la construction des savoirs » ) :

- Comment je fais pour trouver ton bureau ?

  • Tu connais bien la ville ?
  • Non, je suis déjà venu l’une où l’autre fois mais toujours avec quelqu’un et par des chemins différents. Je connais certains quartiers mais je ne peux pas m’orienter d’une manière générale.
  • Est-ce que tu peux dessiner sur cette feuille les lieux que tu connais et les situer les uns par rapport aux autres ?
  • Volontiers ! ... C’est le centre de la ville que je représente là. Tiens, on dirait qu’il est construit comme un coeur ! Je ne l’avais jamais remarqué... Le boulevard qui passe là, fait-il le tour de ce centre ?
  • Exactement.
  • Dans ce cas, il y a moyen d’aller de la gare à ton bureau, soit par le boulevard de ceinture, soit en coupant jusqu’à la place du marché et en remontant sur la gauche.
  • Parfaitement.
  • Qu’est-ce qui est le plus facile ?
  • Cela dépend. Quel itinéraire préfères-tu ?
  • Le chemin par le centre est plus court mais je crois que j’irai plus vite si j’emprunte le boulevard périphérique... «  »Dans cette situation, l’apprentissage part des connaissances préalables de la personne mais un pas de plus est franchi. Le citadin ne se contente pas de compléter l’information de son hôte. Il l’invite à élaborer un schéma, un plan qui lui permettra d’organiser lui-même les connaissances qu’il possède déjà et d’en découvrir de nouvelles par le simple raisonnement. Grâce au plan, même sommaire, qu’il a construit, le visiteur dispose d’une nouvelle représentation de la ville par laquelle il pourra s’orienter en voiture, par exemple, sans devoir constamment consulter un véritable plan.« (...) »Il existe des situations pour lesquelles les schémas mentaux de l’individu sont inadéquats, un peu comme un clé anglaise qui aurait une dimension trop petite (ou trop grande) pour déserrer un boulon permettant d’avoir accès (et de comprendre) un moteur.... C’est le cas de notre dialogue. Il faut créer du neuf dans l’outillage mental de la personne pour qu’elle devienne capable de faire face intellectuellement à la situation. (C’est ce que Piaget appelait ’l’accommodation’). L’individu transforme ses structures mentales en vue de les adapter au milieu de vie. Autrement dit, il enrichit sa panoplie de clés anglaises et il s’équipe aussi d’autres outils.« Ainsi, »la construction du savoir est le passage d’une conception des choses jugée insatisfaisante à une autre considérée comme plus juste ou plus efficace. Dans cette optique, c’est l’individu lui-même qui élabore, qui invente une nouvelle manière d’expliquer les faits. Cette découverte se fait par la recherche, à travers des essais et des erreurs. Elle procède par accommodation.« Paru dans »Pratiques d’éducation nouvelle", n° 3, 2005

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