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19. Fastoche !
Réussir, échouer : des concepts d’adultes, dont les enfants se passeraient bien...
Article mis en ligne le 1996
dernière modification le 29 juin 2008

par Michel Simonis
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« Fastoche ! » s’écrie Manon. « Fastoche ! » imite Odile.

Quel plus grand plaisir pour un enfant de réussir quelque chose ! Il n’aime rien mieux que ça. Réussir.

Cependant, réussir ne veut pas dire... ne pas échouer...

Le paradoxe c’est qu’il y a des réussites qui sont en réalité des échecs, et des échecs qui sont des réussites.

Voyons cela de plus près.

Gauthier, fin de première année, est le seul de sa classe à savoir lire quasi couramment. Après avoir un peu épaté les autres avec son savoir, il commence à leur en jeter plein la vue, ce qui engendre dans la classe un climat maussade de mésestime de soi et un sentiment chez la plupart des autres enfants qu’ils n’y arriveront jamais - sous-entendu : jamais comme Gauthier. Lui, c’est un peu d’amertume qu’il ressent à savoir lire de façon si « épatante » car ce qu’il recherche en fait c’est d’être apprécié comme le meilleur, mais les autres se lassent de l’apprécier, et il se retrouve avec seulement de la poussière dans les mains.

Lionel (5 ans) a essayé de grimper au filet. Un moment distrait, sa main se referme à côté d’une maille, il part en déséquilibre et tombe sur le tapis. Echec de la tentative. Comme un ressort, il se relève et regrimpe.
L’enfant qui apprend dans cette ambiance où il n’y a pas d’enjeux placés par les adultes, pas de barres qui risquent d’être placées trop haut, baigne dans un univers au-delà de la réussite et de l’échec. Juste dans le plaisir de faire, d’expérimenter, de rater et de refaire, d’explorer ses potentialités corporelles, intellectuelles, sensorielles...

L’échec viendrait donc de l’intervention des adultes, dès que ceux-ci imposent des standards de réussite, des niveaux d’exigence ; établissent des comparaisons, fixent des délais, manifestent de l’impatience ou de l’inquiétude.

J’entends deux objections. L’une : « il faut quand même bien un jour fixer des exigences à l’enfant ». L’autre, plus subtile mais facile à réfuter : « sans exigences de niveau à atteindre, l’enfant finira par ne plus rien faire... »

Commençons par celle-ci. Si l’enfant a besoin d’être obligé de l’extérieur, c’est qu’il a perdu sa motivation intérieure. Donc il y a un problème. Qui tient à la matière, ou à l’enfant, où à l’enseignement.

Affaire à suivre... Sur ce chemin, Philippe Meirieu est un guide éclairé* .

Revenons à la première objection :

  • « Il faut quand même bien un jour exiger »...

C’est une objection de type moralisateur qui confond comportement et apprentissage. Faisons-lui un sort en créant une distinction entre la conduite de l’enfant, dans laquelle il doit respecter un certain nombre de règles sociales, imposées par la vie en groupe ou par la culture dans laquelle il grandit et qu’il doit respecter. On est bien d’accord. Mais aligner l’apprentissage sur ce plan moral est une grave erreur. Apprendre n’est pas une question morale, c’est une pulsion naturelle qui va entrer en conflit avec la loi du moindre effort qui est, elle aussi, une pulsion naturelle, oh ! combien utile à la survie.

Il semble donc qu’en principe, il ne devrait pas y avoir d’exigence à mettre sur le désir d’apprendre : transformer celui-ci en devoir d’apprendre, c’est coincer l’enfant dans une double contrainte du même genre que « sois autonome » ou « tu dois m’aimer ». Bien sûr, il y a des exigences sur le produit. L’écriture doit être lisible, le calcul juste, le cahier propre, etc... mais encore une fois, il convient de ne pas confondre l’acte d’apprendre avec le produit fini de l’apprentissage. La plupart du temps ce produit n’est qu’un moyen pour l’adulte de contrôler (ou d’évaluer, dans le meilleur des cas) si l’apprentissage a eu lieu.

Le but n’est pas le produit fini, mais l’apprentissage. La véritable évaluation devrait porter sur l’apprentissage pas sur le produit, sinon comme un pis-aller.
Le but pourrait être partiellement le produit fini dans le cas d’un projet, mais là encore, une fois que le but fixé a joué son rôle motivant, l’important sont les traces d’apprentissage qui restent dans la tête de l’enfant.

Michel Simonis

Post-scriptum

RELANCE... ET RUPTURE :

« L’école de la réussite »... un leurre ? un piège ?

Quand je dis que j’ai réussi quelque chose, c’est qu’il y avait un risque d’échec, que j’ai surmonté. Le mot « réussite » est dans un champ où pousse aussi le mot « échec », et parler d’Ecole de la Réussite, c’est rester dans la même logique de l’Echec possible. Je dirais que vouloir une Ecole de la réussite, c’est un changement « de premier niveau » (Bateson ) : juste un aménagement, pour être juste un peu plus confortablement installé sur la falaise. Car on reste dans le même cadre, où l’enfant vit avec la menace de l’échec pesant sur sa tête.

Si, par contre, on parle de « l’Ecole de l’Apprentissage », on est dans un champs où ne fleurit pas la notion d’échec, mais plutôt l«  »erreur", erreur comme source de réajustement. Ce serait un changement de niveau 2, un saut logique, pour sortir de la falaise : l’école fondamentale - jusque y compris le premier cycle du secondaire - pourrait être une vraie Ecole de l’Apprentissage, un chantier...où n’a plus cours l’échec comme probabilité.

L’entrepreneur parle-t-il d’un chantier « réussi » ? non sans doute (à moins que ce ne soit un chantier à risque, comportant des aléas, et qu’il les ait surmonté). Il parlera d’un chantier « mené à bien », mené à son terme, bien conduit... Nous préfèrons cette image-là pour l’école, que celle de la roulette russe !

Michel SIMONIS et Dominique GODET

Article paru dans la plaquette « Pratiques d’éducation nouvelle », n° 1, 1995


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