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Pratique d’éducation nouvelle (n° 1)
2. Lézarde au Larzac
ou la marée basse du plaisir d’apprendre...
Article mis en ligne le 1996
dernière modification le 13 juin 2008

par Michel Simonis
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Métaphore. Le savoir est-il tellement hérissé de dangers qu’il faille à ce point le baliser, le canaliser, l’enrober d’interdits ?

Visite de Montpellier-le-vieux, chaos de rochers fantomatiques découpés dans le Causse du Larzac. En marge de l’Université d’été du GFEN qui se termine, cette visite prend pour moi une signification étrange. Les réflexions s’entrelacent et la métaphore surgit.

Tracés dans ce chaos - comme si s’affichait la peur du désordre - de larges chemins, balisés de bornes rouges, jaunes ou bleues, conduisant les vagues de touristes dûment autorisés (car ne peuvent entrer dans la forêt que ceux qui ont payé le droit d’y circuler, ticket faisant foi, contrôlé, poinçonné, clic clac parmi le chant des cigales).
Chaque endroit caractéristique est répertorié, nommé et numéroté sur le plan. Il n’y a rien à explorer, tout est déjà découvert, étiqueté, nomenclaturé. Les gens se suivent à peu près tous au même pas, un oeil sur le même plan quadrilingue en quadrichromie.

Et nous déambulons dans les sous-bois entre les rochers en dentelle. Nous nous disons :« quelle promenade curieuse, intéressante même, mais totalement dépourvue de plaisir ». Ni passion, ni excitation. Aucune découverte possible, aucun chemin de traverse à explorer, aucun fourré à fouiller.
A chaque pas, les balises, les flèches, pancartes, numéros d’ordre : coups d’oeil obligés.
Nous sommes dans un domaine privé. Sur une route, privée, asphaltée et spécialement tracée pour lui dans la forêt, un « petit train » circule. Un graffiti, néanmoins, proteste : « non au tourisme d’abattage ». Les gens, dans le train à pneus, ont droit, eux, en prime, au commentaire détaillé qui accompagne le circuit. L’image et le son enregistrés.

Alors nous nous sommes empressés de faire l’école buissonnière (« décrochage scolaire » dit-on aujourd’hui).
Nous nous sommes « sauvés ».
Nous sommes partis à l’aventure sur le Causse, armés seulement d’une carte Michelin, sans guide ni bleu, ni vert, ni rouge, et nous avons découvert des coins perdus, inconnus des touristes. Surpris au détour d’un chemin : une vieille porte, un torrent sauvage, une tour templière, un alignement de dolmens et de chapelles, dont peut-être aucun guide ne parle.
De fil en aiguille, les découvertes se tissent, au gré d’une conversation avec une vieille femme du pays, amoureuse de ses trésors. Elle parle des conditions de vente du lait de brebis aux caves de Roquefort. Une autre nous retrace quelques péripéties qui ont suivi les hautes luttes du Larzac contre l’extension du camp militaire...
Le plaisir de la découverte, celui de suivre un chemin personnel. Avec la surprise et l’insolite réapparait la jubilation.

*

Comme il doit être ennuyeux pour l’élève de suivre - sans aucun droit de dériver, ni de discuter - les chemins suivis et les savoirs remâchés déjà avant lui par des cohortes d’élèves, de processionner sur des chemins de savoir dûment balisés, commentés et ressassés par les savants spécialistes ou les inspecteurs sachants : rien à créer, rien à inventer, rien à explorer, rien à découvrir, tout a été dit, écrit, programmé, mouliné, paraphrasé, numéroté et découpé en petites tranches, petites questions - à apprendre - par cœur.
Ni mention des modalités de l’émergence de ces savoirs, ni référence à leur tâtonnante histoire. Passées sous silence les stratégies de leurs inventeurs et découvreurs, et les ruptures qu’ils ont dû, parfois rudement, assumer...
En histoire, en géo, en grammaire ou en math. on fait semblant que tout est dit.
Les Maîtres du savoir auraient-ils peur de quelque chose ?
J’essaie de comprendre. Oui, où va-t-on si l’élève se met à aller où lui, le Maître censé savoir, n’est pas allé ? Qu’adviendrait-il si l’élève se met à poser des questions dont la réponse n’est pas écrite quelque part ? Qu’adviendrait-il si l’élève s’aventure à discuter un point de vue, une façon de faire, s’il lui prend l’envie de lire l’histoire par un autre bout de la lorgnette (comme celle des croisades, vues par les arabes, à travers le livre d’Amin Malouf) ? Qu’adviendrait-il si les chemins empruntés à la sauvette par l’apprenant en mathématiques (qu’il soit encore à l’école maternelle ou déjà à la « Grande École » ou à l’Université) comportaient des parasites surgis de son imaginaire ou des intuitions nouvelles issues en droite ligne de son inconscient ?

Alors, remplacer la peur par la confiance, et la méfiance par un acte de foi ?

Mais alors...
Qu’adviendra-il si l’enseignant organise lui-même dans sa classe la battue des fourrés en marge des chemins tracés par le « manuel » ? Qu’adviendra-il (et du savoir et de l’élève) si l’école elle-même se met à instituer l’exploration, les tâtonnements et la formulation d’hypothèses comme lieu même d’élaboration du savoir... Non seulement comme outil de construction, pour une appropriation plus solide des connaissances, mais comme fondement même de l’élaboration d’un savoir sur le savoir et d’un savoir sur le « comment savoir » ?
Qu’adviendrait-il si l’enseignant introduit dans l’accès au savoir le sel du plaisir d’apprendre ? Ce plaisir de chercher, qu’en réalité déjà là de naissance chez tous les enfants, il suffirait d’entretenir. Et de ranimer s’il tarit...

Mais le plus dur à dire n’est pas encore écrit.
Car, réflexion faite, la maladie de l’école n’est-elle pas d’avoir préparé les esprits de nos contemporains, de « nos » parents et de « nos » enfants, à subir - supporter - accepter même - un tourisme encadré comme celui que nous avons rencontré cet été-là ? La fonction secrète - obscure - de l’école aurait été d’enseigner la docilité, de transmettre des savoirs en inoculant le virus de la soumission, par petites doses, mine de rien. Touristes processionnaires et heureux, qu’est-ce que l’école à fabriqué en vous ? qu’a-t-elle étouffé au cours des années d’assise sur les bancs ? de quelle blessure avons-nous besoin de guérir ? de quel carcan mental avons-nous besoin de nous libérer ?
Je rêve d’une civilisation où le « tourisme de masse » ne sera plus possible, car il n’y aura plus de « masses », où il sera devenu intolérable à la plupart de marcher en rang derrière un donneur de cadence. Je rêve ?

Je rêve d’une école libératrice...
D’une école difficile à faire, à mettre sur pied, à faire tenir debout, pas facile à suivre, parce que interpellante, secouante, décapante mais où chacun a sa place parce qu’il s’y sent reconnu dans son originalité, dans ses cheminements.
Une école difficile car elle obligera chacun à la dignité.
Une école sans jugements, uniquement des interpellations. Sans mesurages de ce qui a été ingurgité, uniquement des défis à aller plus loin, où chacun est reconnu là où il est, sur un chemin de progression, sur son chemin de progression, et prié ou sommé d’y avancer vers lui-même.
Une école qui fabrique - façonne - révèle à eux-mêmes - des hommes et des femmes debout, pas des moutons... (que les ovidés sympas me pardonnent).
Je rêve...

Michel SIMONIS

Contrepoint

  • Bien joli, ton discours sur le savoir balisé et la marée basse du plaisir d’apprendre, mais une balise, c’est un phare - éventuellement sonore - qui guide le navigateur, et avertit les marins de la présence de récifs pour leur éviter d’y fracasser leur embarcation.
  • Alors le Maître qui balise le savoir ferait œuvre utile ? OK. D’accord si le savoir - ou ses chemins d’approche - recèle quelques récifs qu’il vaut mieux éviter. D’accord si le balisage ne tient pas à la peur (vis-à-vis du savoir) ou à la méfiance (vis-à-vis de l’apprenant).

Mais dis-moi alors, que serait un apprentissage dangereux ? un savoir dangereux ?


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